Une entrevue exclusive avec l’écrivain Marc Fisher (2004)

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Traduit en plus de vingt-cinq langues, Marc Fisher est l’un des auteurs québécois les plus lus à l’étranger. Il a écrit une vingtaine d’ouvrages, dont la célèbre série du Millionnaire, ainsi que deux livres consacrés à l’apprentissage de l’écriture : Le Métier de romancier (aux éditions Trait D’union) et Conseils à un jeune romancier (à Québec Amérique ou à Québec Loisirs). Les séminaires de création littéraire qu’il donne régulièrement sont également très courus.

J.C. : À quel âge avez-vous commencé à écrire et qu’est-ce qui vous y a incité?

M.F. : J’ai commencé à seize ans et au début, comme beaucoup d’ados, je tenais mon journal intime, fait de tous mes émois d’adolescence et de quelques notes de lecture. J’ai commencé à lire beaucoup : romans, philosophie, poésie... Quant à ce qui m’a emmené à l’écriture, j’ai procédé par élimination en quelque sorte. Je ne me voyais ni médecin, ni avocat, ni comptable. J’aimais lire, et je me suis imaginé que je pouvais devenir romancier. C’est un peu bizarre parce qu’au fond, quand on est jeune, on ne se rend pas compte des difficultés que les métiers peu conventionnels comportent. Je pense que j’aimais encore plus lire qu’écrire. Je lisais beaucoup, dix ou douze heures par jour, et j’étais très vorace, sept ou huit livres par semaine. Rapidement, je me suis intéressé au roman parce que c’est un mélange d’imagination. C’est curieux les vocations.

J.C. : Quelle qualité ou quel trait de caractère vous sert-il le plus dans votre métier d’écrivain?

M.F. : Je dirais qu’il faut considérer deux choses : l’aspect carrière et l’aspect talent. Dans l’aspect carrière, je crois que c’est la persévérance. Sauf exception, car certains jeunes écrivains réussissent, c’est un métier où l’on essuie beaucoup de refus et d’échecs, surtout les premières années. Persévérance et capacité de se motiver sont des traits de caractère importants. C’est pour cela que je dirais qu’il faut être un peu comme un « bulldozer ». C’est un métier difficile que je ne recommande pas forcément à d’autres personnes. Il me semble que c’est Simenon – un écrivain pourtant remarquable – qui disait : « Être romancier, c’est la vocation du malheur ». Je n’ai pas compris exactement ce qu’il voulait dire... Moi, je suis quand même une personne heureuse, même si c’est un métier très exigeant, un peu comme pour un artiste, un comédien et les gens qui exercent un métier peu conventionnel.

Quant à l’autre aspect, pour écrire, il faut avoir la capacité d’être présent à quelque chose qui est absent, d’entrer dans un monde imaginaire et d’y être absorbé, de telle manière que ce monde vit, tout comme les personnages qui l’habitent. Cette capacité-là est, selon moi, supérieure à toute recherche et vient d’une espèce de concentration aiguisée, qui fait que l’on est capable de s’abstraire du lieu où l’on vit pour se transporter, de façon constante et pendant plusieurs heures chaque jour, dans un autres univers. Quand c’est réussi, le lecteur le ressent. C’est le seul reproche que je fais à mes premiers livres. Cette capacité n’était pas assez développée chez moi, mais elle s’étoffe avec le temps, avec l’habitude de s’installer devant son clavier et son écran. Et il y a peut-être aussi des choses un peu plus mystérieuses. Les bons auteurs sont un peu comme des médiums qui parlent avec l’au-delà. Au fond, l’au-delà imaginaire, c’est l’univers du romancier.

J.C. : Vous conseillez fortement à qui veut écrire d’établir le plan de son histoire avant de la développer, une méthode qui doit bien vous réussir puisque vous avez déjà une vingtaine d’ouvrages à votre actif. Est-ce que vous vous astreignez à une discipline de travail après avoir dressé ce plan?

M.F. : Discipline... le mot me fait sourire. La discipline pour moi, c’est de ne pas manger de chips, de patates frites et de chocolat, parce que j’adore ça et que je m’en prive. Comme j’aime écrire, la part de discipline me paraît faible. Écrire un livre, c’est entreprendre un voyage. Entre deux livres, c’est comme entre deux voyages. On défait la valise, on lave le linge, tandis qu’un départ, c’est excitant. Quand on écrit, nos facultés s’épanouissent; c’est quelque chose d’exaltant.

Par contre, en ce qui a trait au plan, je le recommande beaucoup aux jeunes. Moi j’en établis encore un, même si parfois il n’est pas très détaillé. Souvent, quand on commence, on a l’illusion que parce qu’on peut aligner des mots, on peut écrire. Pour de la poésie, le plan est peu utile, mais pour un roman qui est fort et structuré, il faut développer une histoire qui, elle, nécessite un plan. En général, si l’on n’a pas été capable de faire un plan, c’est que l’histoire n’est pas grosse et qu’il ne s’agit que d’impressions. Ça peut faire un bon livre, mais moi je dis que ce n’est pas mauvais de faire dix, quinze ou vingt pages de plan. Il y a toujours moyen de changer d’idée en cours de route. Plus le niveau de fiction est élevé, plus le plan est nécessaire.

Il y a de grands écrivains qui font un plan et d’autres pas. Dostoïevski a élaboré sept ou huit versions de plan pour son œuvre L’Idiot. Simenon ne faisait pas de plan. Apparemment, le soir il écrivait sur une enveloppe le nom des personnages et des lieux, et il a écrit cinq cents romans comme ça. Flaubert faisait des plans très détaillés qu’il appelait scénarios. Ça dépend du tempérament et du genre d’œuvre.

J.C. : Vous avouez accorder une plus grande importance à la qualité du récit qu’à la recherche du style. Les attentes des lecteurs ont-elles conforté votre point de vue à ce sujet?

M.F. : Les premières années de mon apprentissage, je les ai beaucoup consacrées à polir le style, mais au fond, ce n’est pas ça que recherche le lecteur. Les gens qui ont lu un livre vont dire : « Ah, c’est une histoire fantastique… j’ai pleuré… j’ai ri ». Le style ne nous fait pas pleurer; il peut faire pleurer l’éditeur peut-être! C’est la puissance des situations et des personnages qui va émouvoir le lecteur, et je pense que le fait d’avoir accentué ma recherche dans cette direction explique un peu pourquoi j’ai été traduit. Si vous consacrez tout au style, il ne reste pas grande chose à la traduction. J’ai lu quelques pages de Madame Bovary en anglais, ce n’est plus Flaubert, je regrette! Même chose avec Simenon. En français, on sent l’atmosphère de Simenon... en anglais le côté magique disparaît, même si ces histoires sont fortes. C’est l’auteur le plus lu dans le monde, avec quelque six cent cinquante millions d’exemplaires vendus. J’aime construire des choses. Je trouve que le style doit être au service de l’histoire. Ceux qui travaillent beaucoup le style n’ont peut-être pas grand chose à raconter, c’est malheureux à dire.

J.C. : Vous avez écrit, dans L’Ascension de l’âme, que les expériences mystiques que vous avez vécues entre 16 et 22 ans ont constitué la source d’inspiration pour tous vos romans. En quoi cette intériorité peut-elle transformer le regard d’un écrivain?

M.F. : L’une des premières conséquences des expériences d’éveil que j’ai vécues, c’est l’exaltation des facultés intellectuelles. Vous avez meilleure mémoire, meilleure imagination, meilleure endurance mentale, des qualités très pratiques pour un auteur. Le roman, c’est un travail de longue haleine qui demande plusieurs heures de concentration et d’imagination. Ce n’est pas le but de cette recherche personnelle, mais une conséquence. Les lecteurs m’ont souvent dit que mon personnage du millionnaire était inspiré. Si vous avez l’expérience de l’éveil, vous êtes davantage branché sur une source d’inspiration plus souvent présente. Les gens le sentent quand ils lisent un livre.

Certaines personnes mettent en doute la réalité de l’éveil, mais ceux qui l’ont connu savent qu’il débloque le psychique. Beaucoup d’auteurs en ont parlé, comme Rousseau qui a vécu une expérience d’éveil spontané; il est devenu écrivain à partir de ce moment-là, ses facultés mentales étant exaltées. J’ai aussi lu The Power of Now. L’auteur a vécu ce genre d’expérience et sa vie a radicalement changé. C’est comme avoir trois cents dollars en banque un jour et avoir trois cents millions le lendemain. De l’extérieur, ce n’est spectaculaire pour personne.

J.C. : Marilou, une toute jeune aspirante écrivaine, se demande si un auteur québécois peut espérer vivre de sa plume. Qu’est-ce que vous lui répondriez à ce sujet?

M.F. : Il y a plusieurs façons de vivre de sa plume. Certains écrivent pour la télévision, d’autres pour le cinéma, d’autres des romans. Je dirais à Marilou qu’il faut surtout se concentrer sur une histoire forte. J’ai écrit des livres plus intimistes comme Les Hommes du zoo ou Le Livre de ma femme. À dire vrai, si ces livres ne connaissent pas un succès extraordinaire ici, ils sont difficiles à placer à l’étranger. Un livre qui est plus imaginatif, plus fort, peut être vendu à travers le monde, comme par exemple Et si c’était vrai, de Marc Levy – un premier roman d’ailleurs. L’histoire frappe : un médecin trouve dans son placard le fantôme d’une femme qui lui dit ne pas être morte, mais qu’elle est dans le coma en un autre lieu. Voyez-vous, une histoire qu’on ne peut pas raconter et qui tient juste dans le style a peu de chances de percer, à moins que l’auteur ne soit un grand génie littéraire (mais il n’y en a pas je pense en ce moment - à une époque, il y avait Proust, Camus, Cocteau, Sartre, des très grands auteurs). Marilou devrait apprendre à raconter une histoire très forte, qui frappe l’imagination rien qu’à l’entendre, de telle sorte qu’elle peut dépasser les frontières. Ou faire comme Arlette Cousture ou Marie Laberge, raconter des sagas historiques, mais des sagas québécoises n’intéressent pas forcément l’étranger. Si dans le livre de Marilou on retrouve les dix grandes qualités romanesques (voir Conseils à un jeune romancier), son livre pourrait voyager beaucoup. Comme pour une voiture, on peut se demander ce qui nous plaît dans un livre. Il nous émeut, nous fait rire, nous emporte, nous apprend des choses, nous fait réfléchir. Ce sont des qualités très précises. Et ce livre, tout le monde peut l’aimer, peu importe la culture.

J’ai été invité à un marathon d’écriture dans un cégep du Québec. Quand j’ai vu le texte du gagnant, c’était exactement le contraire de ce que j’aurais voulu voir. C’était plutôt un texte poétique. Ça peut être bien, mais arrêtons de rêver en couleur! Traduit en anglais, ça ne donne plus rien. Quelqu’un dirait : c’est quoi l’histoire? Bien, il n’y en n’a pas. Par contre, la critique littéraire aime ça. Moi je n’ai pas choisi cette voie. Chacun choisit selon ses goûts et ses aspirations, mais pour vivre de sa plume, mieux vaut prendre la voie du récit puissant et des personnages forts. Au Québec, il nous reste encore à développer l’imaginaire – les récits sont souvent sociologiques, politiques, poétiques; c’est ce qui fait la différence avec les livres américains qui, eux, sont souvent plus imaginatifs. Une œuvre réaliste peut être forte, mais l’aspect imaginaire mérite d’être développé au Québec.

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