Entrevue avec Marie-Sissi Labrèche (2006)

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Marie-Sissi Labrèche est devenue écrivaine pour une double raison : le goût de vivre dans l’imaginaire et la nécessité d’exorciser les démons. Son premier roman, Borderline (publié par Boréal), a révélé une franche audace littéraire. Ses histoires crues ne devraient cependant pas faire oublier au lecteur qu’elle sait construire des personnages forts et manier les mots avec dextérité. Elle est aussi journaliste prolifique et admet volontiers pouvoir bien travailler sous pression. « Il faut gagner sa vie... et je vis beaucoup! » avoue-t-elle en riant. (En 2008, son roman Borderline a été portée à l'écran par la réalisatrice Lyne Charlebois.)

J.C. : Qu’est-ce qui vous a amenée à l’écriture?

M.-S.L. : Je ne viens pas d’un milieu culturel et je n’ai pas eu de modèles parentaux. Ma mère souffrait de maladie mentale et mon père était voleur de banque, alors ce ne sont pas eux qui m’ont donné le goût de la lecture. Si j’ai lu un livre durant mon adolescence, c’est beau! Puis à 17 ans, j’ai lu La grosse femme d’à côté est enceinte, de Michel Tremblay. Ça a été comme une révélation, un déclic. Je me suis mise à lire des tas de livres, sans arrêt. Je voulais savoir comment ça se passait dans la tête du monde, trouver le mode d’emploi Ikea de la vie.

Pour sortir de mon monde intérieur et de ma famille « dépotoir », je me suis mise à écrire. C’est une forme de rébellion qui m’a amenée à l’écriture. J’avais un trop-plein et il fallait que je l’expulse. J’ai commencé à écrire sérieusement vers 19 ans et j’ai publié à 24 ans. J’étudiais en littérature et, la plupart du temps, je préférais lire que d’assister aux cours. J’ai lu Bukowski et je me suis dit que s’il avait réussi, je réussirais aussi! (Remarque au bénéfice du lecteur : Bukowski est un auteur et poète américain à qui l’on doit la citation « J’écris pour ne pas sombrer dans la folie. »)

J.C. : En quoi votre façon d’écrire aujourd’hui a-t-elle évolué par rapport aux écrits que vous avez produits en fin d’adolescence?

M.-S.L. : Quand j’ai commencé à écrire, le personnage principal c’était moi. Aujourd’hui, à 33 ans, je suis encore le personnage principal. Le contenu de ce que j’écris n’a pas tellement changé, parce que je suis encore dans le « trop-plein ». C’est plutôt la confiance que j’ai acquise qui fait la différence. Même si j’ai un bac en littérature et une maîtrise en création littéraire, je ne crois pas que ce soit l’école qui enseigne à écrire. C’est en lisant qu’on apprend. Les études ouvrent un univers, c’est vrai, parce qu’elles permettent de connaître ce qui existe en termes de lectures et d’auteurs. L’école donne des cues, mais pour le reste, ça vient du désir de sortir de son monde, de vivre dans l’imaginaire. Moi, je peux dire que je passe les trois quarts du temps à vivre dans l’imaginaire.

Le psychiatre et auteur Boris Cerulnik a écrit que les artistes résilients (ceux qui résistent aux chocs du milieu où ils ont vécu ou vivent) sont comme des huîtres : pour se défendre des agressions du monde, ils produisent de la nacre, des perles. Ça me représente bien.

Oui, je crois qu’il faut lire beaucoup et que l’écriture est quelque chose de très instinctif. Le fait d’avoir tâté plusieurs médias aussi m’a permis de cheminer. Avant, j’étais dans une formation de rock alternatif (Remarque : Marie-Sissi Labrèche a été chanteuse, compositrice et guitariste du groupe Sylph)

J.C. : Vous versez dans les romans pour adultes, mais vous écrivez aussi pour les jeunes, en collaborant à la revue Filles d’aujourd’hui, par exemple. Selon vous, un écrivain doit-il rechercher la polyvalence?

M.-S.L.. : J’écris pour sept magazines comme Filles d’aujourd’hui, Clin d’œil, L’Actualité... Le journalisme, c’est mon gagne-pain. Au Québec, c’est difficile de vivre de l’écriture. Même si mon roman Borderline a été traduit en quatre langues, on ne sait pas encore ce que ça va donner en bout de ligne. J’écris environ deux articles par semaine (en plus du nouveau roman sur lequel je travaille), et ça m’aide sans doute à rester polyvalente parce que ce sont des contrats qui demandent d’adopter des styles différents.

Écrire sur commande et différents textes, je pourrais comparer ça au travail d’un pianiste qui doit faire ses gammes tous les jours. C’est une façon de rester agile.

J.C. : Quel conseil particulier donneriez-vous à un jeune auteur désireux de se démarquer?

M.-S.L. : Je lui dirais de trouver sa voie et d’être authentique, en accord avec lui-même. Plonger à l’intérieur de soi ne veut pas forcément dire de parler de soi, mais ça signifie d’écrire en accord avec notre voix intérieure. Moi, je sacre. Je viens d’un milieu où ça faisait partie du quotidien, partie de mon esthétique. Je sacre et c’est à la fois ma faiblesse et mon esthétique. Ma manière d’écrire est donc très directe. Dans mon univers, il y a des sacres, des mots anglophones et des noms de marques comme KraftDinner... J’ai grandi là-dedans et ça fait partie de mes romans.

Comme me disait mon directeur de maîtrise — et j’ai eu la chance d’avoir un mentor formidable — j’ai une voix vernaculaire (Remarque : une langue plutôt parlée, souvent propre à une communauté). Ça peut donc toucher du monde comme ma mère. Mais ça interpelle aussi les intellectuels.

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