Une entrevue exclusive avec l’écrivain Noël Audet (2003)

auteur

Écrivain et essayiste québécois, Noël Audet est le père d’une dizaine d’ouvrages dont Figures parallèles (poésie), Quand la voile faseille (récits), L’Ombre de l’épervier (un roman porté à l’écran), Frontières ou Tableaux d’Amérique… et Écrire de la fiction au Québec (essai) dont la parution lui a valu le titre de Personnalité de l’année 1990 décerné par La Presse pour le milieu littéraire. Il a également enseigné la littérature et la création littéraire à l’UQAM pendant près de trente ans, ce qui ne l’a pas empêché de penser que le meilleur moyen d’apprendre à écrire consistait à lire. (Noël Audet est décédé en décembre 2005.)

J.C. : Vous avez enseigné la littérature et la création littéraire à l’UQAM. Au fil des ans, quelles sont les forces et les faiblesses les plus évidentes que vous avez constatées chez les étudiants?

N.A. : Des forces, il y en a beaucoup chez les jeunes. Mentionnons simplement l’audace, l’imagination, la créativité, une certaine forme de courage qui tient peut-être un peu de la naïveté… Et la jeunesse : je veux dire le fait qu’ils ou elles ont devant eux l’avenir, donc la possibilité de réaliser bien des choses, surtout le temps d’apprendre avant de monter au front, le temps de bien se préparer en vue d’exercer n’importe quel métier. Pour ma part, c’est entre 17 et 25 ans que j’ai emmagasiné la somme d’informations et de formation la plus considérable de toute ma vie.

Des faiblesses, en ce qui concerne le projet d’écrire chez les jeunes, je n’en nommerai que quelques-unes, plus coriaces que d’autres, leur tache aveugle en quelque sorte : beaucoup n’ont pas l’air de comprendre que leur instrument, c’est la langue, la maîtrise de la langue. C’est comme un pianiste qui aurait des idées “ géniales ” mais qui ignorerait tout de la composition musicale et n’aurait même pas de piano. Comment peut-il transmettre ses compositions? On me répondra : on sait parler, donc on est capable d’écrire. Ce n’est pas tout à fait exact. L’écriture littéraire demande une maîtrise bien supérieure à celle de la simple parole quotidienne. Deuxième défaut corollaire : pour maîtriser un peu la langue et les techniques minimales de l’écriture littéraire, il faut avoir beaucoup lu, de grands auteurs, en tout cas de bons auteurs. Le reste est question de talent, pour cela ou pour autre chose. Personne n’est obligé d’être écrivain. Mais en essayant d’écrire, on devient souvent de meilleurs lecteurs. Rien n’est donc perdu.

J.C. : À quel âge avez-vous commencé à écrire sérieusement, avec l’objectif d’être publié? Est-ce qu'un événement ou une personne vous a incité à écrire?

N.A. : J’avais bien sûr écrit de petites choses à l’adolescence, sans songer à la publication, parce que la littérature m’apparaissait terriblement exigeante. Il faut parfois des coups de pouce externes. Dans mon cas, Gilles Vigneault m’aura encouragé à publier mon premier recueil de poèmes (Figures parallèles), quand j’avais une vingtaine d’années. Ensuite, j’ai poursuivi mes études, jusqu’au doctorat, et j’ai enseigné, avant de me mettre pour de bon à écrire. De la prose. Suite aux encouragements d’un ami, grand lecteur de littérature québécoise, j’ai décidé de publier Quand la voile faseille. J’avais 41 ans. Autrement dit, il manque à mon œuvre toute la partie « jeunesse », dont je ne sais pas ce qu’elle aurait pu être, si j’avais eu l’occasion de l’écrire. Mais les circonstances ne m’ont pas permis de m’y consacrer.

J.C. : Où puisez-vous votre inspiration?

N.A. : Voilà une vaste question, en même temps qu’elle est très simple. On s’inspire de ce que l’on vit — mais il ne faut pas trop y recourir, parce que c’est limité au départ. On tire son inspiration surtout des autres, de l’observation des autres, de la société, de la marche du monde. Alors là, les sujets sont infinis. Certains de mes contes ou nouvelles ressemblent à des photographies. Je tentais de fixer une situation qui me semblait pleine de sens, ou exceptionnelle. Pour le roman, c’est autre chose. Il faut construire longuement son sujet, sous divers angles, faire des recherches souvent, pour viser juste, composer ensuite sa symphonie, je veux dire rendre le texte consonant d’un bout à l’autre, et cohérent.

J.C. : À quel travail de préparation vous livrez-vous avant d’écrire un roman?

N.A. : C’est que le roman est une grosse machine, il faut donc s’assurer qu’on a toutes les pièces et qu’elles fonctionnent (thèmes et formes). Ça dépend des sujets, bien sûr, mais il faut parfois pas mal de recherches pour éviter d’écrire des bêtises. Surtout si on retourne dans le passé, même récent. Tel café qu’on met en scène n’existait peut-être pas il y a seulement quinze ans! Des recherches donc, sur le sujet et le contexte social, historique. Invention des personnages, avec leur tempérament, leur histoire personnelle. Ensuite commence ce que j’appelle la forme de l’écriture, la construction formelle. Parce qu’on se trouve devant une multitude de possibilités, il faut choisir : le ton, la langue, l’écriture, le style; choisir les structures narratives qui serviront le mieux mon sujet (Je, Il, le temps, les lieux…); diviser le texte à venir selon un certain rythme, qui dépend de la densité de l’écriture : en chapitres, en parties. Déterminer un peu d’avance ce qui sera traité dans telle ou telle partie de manière à ne pas piétiner mais à faire avancer le récit et à tenir le lecteur en haleine jusqu’à la fin.

J.C. : Vous êtes l’auteur de l’essai intitulé Écrire de la fiction au Québec. Hormis la petitesse du marché québécois, quelles sont les particularités ou les difficultés auxquelles fait face un romancier d’ici?

N.A. : Je dirais que la première difficulté relève de notre appropriation incertaine de la langue; la seconde de l’étroitesse du marché, qui tient peut-être elle-même d’un certain mépris de la littérature québécoise. Ou d’un préjugé défavorable. On s’en méfie, on préfère ce qui vient d’ailleurs. Souvent à tort. Pour le reste, les conditions sont plutôt favorables. Les éditeurs sont en général accueillants, contrairement à ce que les gens racontent — les éditeurs ne peuvent tout de même pas publier n’importe quoi de mal écrit, mal conçu, garroché n’importe comment! De plus, il y a beaucoup d’ateliers d’écriture, dans les universités ou ailleurs, où l’on peut s’inscrire même comme étudiant libre. Il y a beaucoup de bibliothèques aussi, et les jeunes ont cette chance que je n’avais pas : la littérature jeunesse, ce qui leur permet de se familiariser avec le phénomène littéraire pour ainsi dire la couche aux fesses! Je les envie.

Pour écrire, de toute manière, il faut la passion. Ou que cela devienne une passion. Alors les difficultés n’arrêtent personne.

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